Le roman monument à lire avec… un stabilo !

Telle que vous me voyez derrière mon écran, amies lectrices, amies lecteurs, je suis perplexe. C’est qu’aujourd’hui, voyez-vous, j’ai décidé de m’attaquer à un sommet de la littérature française et que je ne sais pas par où commencer l’ascension. A l’origine de mon tourment du jour, un écrivain de génie aux opinions plus que controversées et une oeuvre de légende, très grand classique de la littérature du XXe siècle. Comprenez-bien : aller à l’ « abordage » d’une oeuvre pareille nécessite un choix de mots très avisé. Mais avant d’entamer notre Voyage, nous avons vous et moi une affaire urgente à régler…

Vous avez été nombreux – et je vous en remercie vivement – à jouer au jeu-concours organisé en partenariat avec Folio la semaine dernière – merci Folio ! – pour tenter de remporter l’un des deux exemplaires de La Garçonnière d’Hélène Grémillon et son marque-page associé. Après tirage au sort d’une main des plus innocentes, j’ai le plaisir d’annoncer à Timoléon et Annie-Marie Lechat que La Garçonnière sera déposée très prochainement dans leur boîte aux lettres ! 

Mais non, ne partez pas ! Vérifiez que votre mousqueton est bien fermé et que cette corde est solide, car nous partons immédiatement en quête de notre sommet littéraire. Trois mots suffisent à vous décrire la difficulté de l’ascension : Louis. Ferdinand. Céline.

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Mais avant même de chercher la première prise à laquelle vous agripper sur cette paroi glissante, saisissons notre premier problème à bras le corps. Oui, Céline a écrit des pamphlets antisémites. Oui, il était très proche de certains milieux collaborationnistes durant l’occupation allemande. Tentons donc de voir l’auteur derrière l’homme car Céline est sans conteste l’un des plus grands écrivains que notre petite planète ait jamais porté. Il a offert à la littérature française un style d’un genre nouveau, faisant de l’argot et du langage parlé l’expression la plus convaincante de l’absurdité du monde.

La grande fatigue de l’existence n’est peut-être en somme que cet énorme mal qu’on se donne pour demeurer vingt ans, quarante ans, davantage, raisonnable, pour ne pas être simplement, profondément soi-même, c’est-à-dire immonde, atroce, absurde.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit, 1932

Paris, 1914. Ferdinand Bardamu assiste à une parade militaire et décide, tout héroïque qu’il se sent, de partir au front. Très vite, Bardamu déchante. Les horreurs de la guerre, son absurdité, la fragilité de sa petite condition de soldat face à la mitraille d’en face, ceux d’en face, justement, qui n’ont pas l’air d’avoir envie de se battre plus que lui… Alors c’est ça, la guerre et c’est ça, la vie ? Ne supportant plus cet enfer et bien conscient de sa propre lâcheté, Bardamu décide de déserter. Alors que sa tentative échoue, Bardamu est blessé. Incapable de se battre et rendu fou par les atrocités qui se déroulent sous ses yeux, Bardamu erre d’hôpital en hôpital.

Guéri et réformé, Bardamu décide de partir pour l’Afrique où il découvre les ravages de l’exploitation coloniale. Là encore, l’inexistence de la dignité humaine le frappe. Gérant d’un comptoir commercial, il finit par tomber malade, en proie à des crises de délire.

C’est à demi-mort que Bardamu prend ensuite place à bord d’un bateau espagnol qui l’emmène à New York. Par la suite, de ville en ville, Bardamu fait constamment l’expérience de la solitude, de la pauvreté, de la misère humaine. Il termine son voyage en banlieue parisienne où, médecin des pauvres, il rencontre la même inhumanité et la même détresse qu’il avait connues sur le front et en Afrique.

C’est triste des gens qui se couchent, on voit bien qu’ils se foutent que les choses aillent comme elles veulent, on voit bien qu’ils ne cherchent pas à comprendre eux, le pourquoi qu’on est là.

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Alors, pourquoi faudrait-il lire le Voyage et se coltiner un bouquin sordide sur un type sordide qui mène une vie sordide ? Philippe Sollers a écrit de Céline : « Céline a dit la vérité du siècle : ce qui est là est là, irréfutable, débile, monstrueux, rarement dansant et vivable. »

Ma réponse, c’est que Céline, et en l’occurrence le Voyage au bout de la nuit, est à ce jour le seul livre dont le style – tellement génial, tellement unique et tellement grandiose – ait pu happer mon âme de lectrice et m’intimer de poursuivre ma lecture (jusqu’)au bout de la nuit bien que l’histoire et ses personnages soient les plus sordides qu’il m’ait été donné de découvrir. Autrement dit, Voyage au bout de la nuit est un chef d’oeuvre tel que la beauté du comment (le style) parvient à venir gratter la crasse du quoi (l’histoire), nous livrant un véritable trésor littéraire. Foi de lectrice, un petit miracle comme celui-ci n’est pas courant.

Et le stabilo, bien sûr, c’est pour marquer d’une couche de fluo ces instants de génie qui parsèment tout le livre, ces formules à nulle autre pareilles dont on voudrait se souvenir, toujours, longtemps, même une fois le livre refermé.

L’amour, c’est l’infini à la portée des caniches.

Quand on n’a pas d’imagination, mourir c’est peu de chose, quand on en a, mourir c’est trop.

Louis-Ferdinand Céline, Voyage au bout de la nuit

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8 réflexions sur “Le roman monument à lire avec… un stabilo !

  1. Superbe article, merci beaucoup
    J’avais commencé à le lire et m’étais arrêtée au passage à New York, écoeurée par le style justement (y étais-je beaucoup trop sensible ?) C’était il y a plusieurs années et je me demande comment je réagirais maintenant à la lecture de Céline. Je pense que je vais m’y ré-atteler 🙂

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  2. Il a fallu que je tombe sur un extrait de ce livre à mon bac de français alors que nous en avions expédié l’analyse à la fin de l’année. Intriguée, je l’ai acheté et cela fait presque 10 ans (!) qu’il trône dans la bibliothèque et que je n’ose l’ouvrir. Ton article m’en a donné le courage 🙂

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  3. voilà un long long moment que je l’ai dans ma bibliothèque… en attente, mille mercis pour cet article et ses citations… l’envie revient (avec quand même la peur de me plonger une fois de plus dans l’horreur vécue en lisant Brasillach) de ces lectures qu’il faut affronter.

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  4. Je n’ai pas encore osé affronter Céline pourtant ton billet donne envie de le faire.
    Si j’ai bien compris, je vais d’abord lire La Garçonnière … pas le même voyage !

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  5. Je l’ai commencé il y a des décennies..jamais terminé ! avec Proust, ça a fait partie, pendant longtemps, de mes  » regrets littéraires « …A présent je ne culpabilise plus, je lis ce qui me plait et j’évite ce qui m’ennuie et , surtout, ce qui me met mal à l’aise..la lecture doit rester un plaisir

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